Partout où l’herbe pousse, le jardinier la repousse, pousse la repousse, repousse la pousse, partout le jardinier contient la poussée végétale qui sinon obscurcirait la forêt. Partout où ça risque de dépasser les bornes, il tond, taille, sarcle, brule, broie. Partout le jardinier est à l’œuvre, l’œuvre du jardinier c’et la forêt nettoyée. Il a dans l’idée qu’il faut éclaircir le sous-bois pour rendre la forêt présentable. Dans le sous-bois nettoyé de la forêt il y a l’idée du jardinier. Et l’idée du jardinier c’est le paysage. Partout où il y a un jardinier il y a un paysage. Les jardiniers sont partout. Ils ont l’œil sur le pays. La forêt est dans l’œil du jardinier. Il veille au grain. C’est qu’il a l’expérience des dégâts que l’exubérance végétale est capable de provoquer dans la forêt de l’esprit, aussi œuvre-t-il à nettoyer sa pensée de la forêt qui la rend si confuse. Nettoyée, sa pensée devient paysage, forme équilibrée au travers de quoi les idées avec aisance circulent. Ainsi, le paysage est-il la forme que prend la forêt après que le sous-bois de la pensée a été nettoyé. C’est la forme que prend la nature dans la pensée jardinière. Le paysage c’est la pensée ratissée. Le Paysage est partout car partout les jardiniers sont à l’œuvre. Partout, grâce à eux, il est possible de voir au travers de ce qui fut l’opacité. Plus rien n’est à redouter dans le sous-bois transparent, plus rien n’est à penser dans ce qui est reflet de pensée. Le paysage a épuré la forêt du cerveau.
Le jardinier veut nettoyer le sous-bois forestier de l’exubérante poussée végétale qui obscurcit sa pensée. Son obsession est de perfectionner la nature pour amener la sienne à la rigueur de l’arbre coupé en boule et du gazon coupé ras. Il a l’obsession de l’épuration horticole. Pour nettoyer le sous-bois il dispose d’engins qu’il lance sur le territoire broussailleux de l’esprit. Il s’enfonce dans la forêt. Dans la forêt de l’esprit il veille à ce qu’il n’y ait plus de broussailles, dans la forêt des engins il veille à ce qu’il n’y ait plus les esprits. Bientôt il n’y aura plus que des arbres bien droits entre lesquels circuleront des pensées. Pour le moment, la forêt offre de belles trouées rassurantes et des allées bien dégagées. Dans le sous-bois plus rien n’est à voir, sinon des engins employés à nettoyer les résidus de l’histoire. Vidée de ses vestiges la forêt disparaît de la vue pour laisser la place à la transparence. Partout le paysage a remplacé la forêt, partout la pensée de la forêt a vidé la pensée de l’histoire. Le paysage est l’arbre qui cache la forêt.
Le sous-bois nettoyé offre à la vue des transparences apaisantes. Dans la paix des équilibres tranquilles l’œil se promène entre les arbres. Il va et vient dans les profondeurs de l’espace aéré où rien ne peut le distraire. Ainsi, on peut marcher dans le sous-bois sans heurter du pied un crâne ou un tibia d’animal. Rien n’échappe aux engins, ils se donnent du mal pour nous soulager du poids de l’histoire. En forêt, on circule dans la pensée du jardinier, on marche au milieu des troncs bien dégagés et des feuillus traversés de lumière. Les engins l’ont nettoyée pour qu’elle nous apparaisse telle qu’elle devait être au moment où le premier homme l’a trouvée : lumineuse. Telle que le jardinier pense qu’elle devait être au début : vierge. Une luminosité de forêt d’avant l’homme, une forêt où le végétal a pour fonction d’ornementer le pays, une forêt-paysage.
Soudain, le peintre qui se promène dans le sous-bois, voit. Dans le sous-bois il voit un objet. Il voit ce que les engins ont, par hasard ou par négligence, oublié de soustraire à sa vue. Il voit ce qui ne doit pas être vu. C’est un objet fait de pierres qui a la forme d’un tas. Le voir lui dit qu’il doit y avoir du savoir là-dessous, un savoir oublié que les engins oublieux ont rendu à la connaissance. Une curiosité. L’objet lui désigne un sujet. C’est par l’œil que le passage s’opère, l’objet vu l’introduit au sujet. Dans le sous-bois où plus rien ne retient l’attention, son œil a saisi l’importance des pierres. Oui, il y a du saisissement là-dessous, du singulier. L’œil ouvre d’un clic à l’étrangeté saisissante des choses vouées à la disparition. L’œil ouvre au sujet par la voie d’un objet dont il n’a pas le savoir. Savoir voir rend la connaissance possible. D’un clic, son œil a saisi la blancheur d’une forme qui restitue le sous-bois à la forêt d’autrefois. Le tas de pierres dit le pierrier, dit qu’avant les engins il y avait la forêt des troupeaux et des transhumances. L’objet vu l’introduit au savoir d’un sujet qui a occupé la forêt. Sa vue l’ouvre à l’énigme du sujet, prédispose à l’enquête. Savoir voir conduit au tableau. Dans la forêt nettoyée subsiste une trace, la trace des troupeaux en marche sur le territoire. L’homme d’avant, dans sa marche en avant, a laissé un objet qui remplit le sous-bois de vibrations. L’objet que l’engin a oublié, signe le sujet du tableau : le sous-bois chargé des vibrations de l’histoire.
En observation devant le sous-bois, le peintre observe un réel qui résiste à l’ordre jardinier, qui dit non à sa réalité dégarnie. Il l’observe l’ayant, sous le couvert, découvert chargé d’histoire, une histoire dont ne subsiste qu’un pierrier, lequel le rend attentif à sa transparence actuelle. Il y a comme une vibration du passé dans l’air du présent. Dans le vide de cet idéal de nature, c’est la présence vibrante d’une réalité disparue qu’il voudrait faire vivre en peinture.
Alors le peintre commence à photographier ce qu’il a sous les yeux. Ce n’est pas l’objet qu’il a vu qu’il met devant l’objectif mais le sujet dont le pierrier lui a évoqué la riche existence. Il photographie un réel qui a pris une forme pensée mais dont il sait maintenant qu’il a été traversé par d’autres réalités. Il photographie la transparence d’un sous-bois qui a été vidé de tous ses objets sachant que ses harmonies végétales ont conservé une mémoire du temps.
Puis il quitte le plateau avec ses photos dans le boîtier, il redescend dans la vallée où il a son atelier. En bas, ce sont des maisons, des prairies, des cultures, des arbres taillés, des monts arrondis, des villages amassés qui enserrent la ville dans un maillage paysager. Visible de loin, le paysage a refoulé la campagne bien au-delà du plateau. Petit à petit on le voit qui grignote toutes les objections. Ici, le sous-bois a complètement disparu dans l’argument paysager.
Il va au lavoir, ouvre le robinet, maintenant l’eau coule sur les photos, glisse sur le papier glacé de l’image. Dans sa main il tient un grattoir de cuisine avec lequel il frotte les photos sous le filet d’eau. De l’encre et du papier filent au fond du lavoir. On dirait qu’il cherche à épurer l’expression, à réduire l’exubérance végétale imprimée, on dirait qu’il y a de la visée là-dessous, laquelle serait de ramener le dessin à la forme pensée du jardin. Il doit vouloir faire comme le jardinier que la luxuriance exaspère : lancer des engins sur la prise de vue de sorte à supprimer tous les détails encombrants. Comme le jardinier pour le sous-bois, on dirait qu’il veut nettoyer la photo du foisonnement que l’objectif a saisi, laquelle photo cependant n’a fixé qu’un sous-bois nettoyé par le jardinier. Ne dirait-on pas qu’il cherche l’épure qui est dans sa tête et que le jardinier n’aurait pas suffisamment exprimée ? Le peintre serait-il plus excessif que le jardinier ?
L’œil surveille la main qui œuvre. La main déplace avec doigté le grattoir de cuisine, le modère car sinon le grattoir trouerait le papier. En vérité le modère pour éviter que la main en manœuvre ne soit précipitée par la pensée vers une préconception du tableau. Sous la main qui frotte la photo du sous-bois quelque chose devrait apparaître, quelque chose dont il n’a pas l’idée. Son but n’est pas de maîtriser l’exubérance naturelle par la voie de l’épure, il n’est pas de réduire ou de dominer le visible pour le ramener à des proportions plus digestes, il n’est pas de maîtriser la croissance grâce au concours du dessin. Son but n’est pas jardinier, il n’est pas de retrancher. A l’inverse du jardinier, le peintre veut se tenir éloigné de toute intention, se tenir éloigné d’une pensée qui commande le geste, se tenir éloigné de toute pensée. Au besoin la ligoter, la prendre de vitesse pour libérer le geste et lui donner une chance d’émerveiller la pensée. Surprise de l’œil ! ravissement de l’esprit !
Il frotte. En sous-main, quelque chose prend forme, émerge de l’esprit de ses doigts libérés de toute pensée. Sous la main, des formes se précisent. Il y a la verticale des troncs et la dentelle des feuilles, et dessous, il y a le frémissement de l’histoire et le sentiment de ce qui a disparu. Le procédé d’effacement au grattoir de cuisine est un procédé de révélation qui fait parler le sous-bois nettoyé.
Alors le peintre quitte le lavoir et va dans l’atelier. Parti se promener sur le plateau, il a suivi le chemin qui conduit de l’objet au sujet dont le tableau doit maintenant rendre compte. Pour ce faire il dispose d’un document, un croquis, une photo dont le frottement au grattoir de cuisine a creusé l’épiderme restituant un dessous que le jardinier n’a pas réussi à évacuer : le sous-bois de l’histoire. De l’histoire, la photo n’a pas retenu les objets puisque le jardinier les a tous supprimés, cependant elle en a retenu les vibrations. Dans la forêt dépouillée de tous ses vestiges, la forêt conserve la mémoire de son passé. Dans le sous-bois bien taillé que les animaux ne sont plus autorisés à piétiner et où les ronces n’ont plus l’idée de pousser, il y a comme une résistance à la disparition, un frémissement du vide, une vibration de l’air qui circule entre les feuillages et les troncs. C’est cette vibration du sous-bois de l’histoire, mémoire vivante de la forêt, que le peintre veut confier au tableau.

Sifnos, Août 2010 

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